Junta

 

Les vrais affreux

 

La résidence d'El Señor Presidente renferme les biographies des vrais affreux. 

Pour faciliter le jeu par correspondance et identifier plus facilement les joueurs, j'ai doté chacune des familles d'un nom fictif mais très proche de celui d'un véritable dictateur (Bidela, Bidochet, Bordyberra, Drujillo, Duvilier, Gónez, Marcía Gueza, Sproessner). Pour les curieux, voici quelques renseignements succints sur ces vrais affreux que vous n'auriez pas forcément aimé avoir à votre table de jeu...

 

Bidela            

Bidela, c'est Videla, le dictateur argentin. Né en 1925, il fut le président de l'Argentine de 1976 à 1981. Son gouvernement fut responsable d'innombrables violations des droits de l'Homme pendant la dite "guerre sale" (guerra sucia), initialement désignée pour en terminer avec le "terrorisme". 

 

Fils de colonel, il fit une carrière militaire rapide et fut nommé en 1975 par Isabel Perón, sous pression de l'establishment militaire, Commandant en chef. Il commença immédiatement une purge des rangs des officiers en éloignant les sympathisants péronistes. En 1975 il commanda une campagne contre l'Armée républicaine du peuple (ERP) dans la province de Tucumán, qui fit quelques centaines de morts chez les marxistes. Le 24 mars 1976, il prend le commandement du coup d'Etat qui dépose Isabel Perón et devient président de l'Argentine, à la tête d'un gouvernement de trois hommes (avec le général Agosti et l'amiral Massera) qui reçu le nom de "Junta militar". 

Videla se retrouve à la tête d'un gouvernement plombé par la corruption, une inflation galopante et une économie qui s'effondre. Il essaye de restaurer l'économie, met fin aux politiques libérales péronistes, avec un succès limité. 

Dans la rue, l'autorité de la junte est contestée tant par l'ERP que par les groupes péronistes. Videla suspend le Congrès et concentre les pouvoirs législatifs dans une commission de neuf hommes; il suspend aussi le fonctionnement des tribunaux, des partis politiques et des syndicats. Des centaines de personnes accusées d'être des guerilleros sont arrêtés. La répression fait des milliers de "disparus", arrêtés, torturés, échangés avec les autres dictatures du Cône sud dans le cadre du plan Condor, assassinés, jetés vivants dans l'Atlantique, etc. Le chiffre officiel fait état de 9000 personnes. D'autres sources mentionnent 15 000 à 30 000 personnes. 

Videla se retire en 1981; lui succède le général Viola. Videla a été accusé d'assassinat et condamné à la prison à vie en 1985. Il a été grâcié par Carlos Menem en 1990. Cependant, en 1998, il a été accusé d'enlèvements de mineurs pendant la guerre sale. Il a été prouvé que les enfants des détenus et disparus étaient enlevés, leur identité changée, et ils étaient donnés en adoption à des couples disposant de contacts militaires. 

 

Bidochet

Bidochet, c'est bien évidemment Pinochet, probablement aujourd'hui le plus célèbre des anciens dictateurs latino-américains. Augusto Pinochet Ugarte, né en 1915, fait ses études au collège des Pères français de Valparaíso et à l'école militaire. Officier d'infanterie, officier d'état-major en 1951, il enseigne la géographie militaire et la géopolitique à l'Académie de guerre. 

En 1968 il est nommé général de brigade et, en 1971, général de division et commandant général de la garnison de Santiago-du-Chili. Le 23 août 1973 il est nommé commandant en chef de l'armée par Salvador Allende, qu'il renverse le 11 septembre. Allende meurt le jour même et commence une époque de répression sanglante. Entre 1973 et 1979, on dénombre 6000 disparus et plusieurs dizaines de milliers d'emprisonnés et de torturés.

Sur le plan économique, il applique un modèle ultra-libéral qui ne montre de résultats qu'à partir de 1986, notamment grâce à la suppression de la part sociale de l'équation. 

En 1988, il perd un référendum qui appelle à des élections présidentielles démocratiques. La transition chilienne débute, mais sous étroit contrôle de Pinochet, qui reste commandant en chef de l'armée pendant 8 ans, puis sénateur à vie.

La justice le rattrape finalement, d'abord au niveau international en 1998 puis au Chili même où sont non seulement mis en cause ses actes criminels mais aussi son enrichissement personnel comme celui de ses proches. Depuis janvier 2005 Pinochet, bien que simulant la démence,  est assigné à résidence. Il décède en 2006 sans avoir été jugé pour ses crimes.

 

Bordyberra

Bordyberra est une référence à Juan María Bordaberry, le dictateur uruguayen, Sénateur du parti conservateur Blanco, il crée en 1964 la Ligue fédérale d'action rurale avant de s'affilier à l'autre grand parti uruguayen, le Colorado. Plusieurs fois ministre, il est élu président constitutionnel le 1er mars 1972 jusqu'au 27 juin 1973, quand il provoque un auto-coup d'Etat qui dissout le Parlement. Il reste à la tête d'un gouvernement de facto jusqu'au 12 juin 1976, quand il est déposé par un coup d'Etat. 

Il instaura un Conseil d'Etat composé de proche et entama une répression politique contre la guerilla urbaine d'extrême gauche, les Tupamaros, qui fit plusieurs milliers de morts et de disparus. La dette externe du pays fut multipliée par dix sans que l'on sache réellement où était passé l'argent. 

Bordaberry a été mis en cause par la justice uruguayenne en 2004 pour les actes commis durant sa dictature. 

 

Drujillo

Drujillo vient de Trujillo, le dictateur dominicain qui maintint son pays sous sa coupe de 1930 à 1961. Trujillo commença sa vie comme opérateur télégraphique, avant d'intégrer en 1918 la Garde nationale dominicaine, créée par les Etats-Unis qui tenaient le pays en coupe réglée. Au cours des années 20, en combattant la guerilla, Trujillo grimpa les rangs de la hiérarchie. Il se présenta en 1930 aux élections présidentielles qu'il remporta frauduleusement. 

Dès lors, il utilisa la Garde nationale pour terroriser ses opposants politiques. Il fonda aussi une police politique (SIM, Servicio de Inteligencia Militar) qui le renseignait mais aussi torturait et assassinait sur son ordre. Il fit par exemple assassiner 20 000 Haïtiens coupeurs de canne en 1937. Santo Domingo fut renommée "Ciudad Trujillo" dont la devise était "Dieu et Trujillo". 

Trujillo amassa une immense fortune personnelle et arrosa généreusement son entourage et ses partisans. Il maintint une   stricte politique d'alignement sur les Etats-Unis, dont certains responsables étaient parfois gênés par ses méthodes. Mais dans le contexte de la guerre froide, un secrétaire d'Etat déclara "c'est peut-être un fils de pute, mais c'est notre fils de pute". 

Plusieurs tentatives furent menées pour renverser Trujillo, dont deux débarquements écrasés par les forces aériennes dominicaines. Les survivants furent emprisonnés et sauvagement torturés. Des tentatives de l'intérieur, menées par de jeunes Dominicains, n'obtinrent pas plus de résultats. Dans les années 50, les partisans originels de Trujillo, notamment les Etats-Unis (qui craignaient une radicalisation des rebelles, à la cubaine) et l'Eglise catholique, commencèrent à prendre leurs distances avec le dictateur. La CIA  aida d'anciens trujillistes à monter un complot qui déboucha sur l'assassinat de Trujillo le 30 mai 1961. Le coup d'Etat échoua cependant et le fils de Trujillo lui succéda, trouva les assassins et les fit torturer avec leur famille et leurs amis avant de tuer ceux qui ne s'étaient pas suicidés et d'en nourrir les requins. 

 

Duvilier

Duvilier est inspiré de François Duvalier, né en 1907 à Port-au-Prince. Etudiant en médecine "Papa Doc" s'intéresse de très près au vaudou et au nationalisme. Il devient directeur national de la Santé puis opposant au régime de Magloire, qui tombe en 1956 victime d'un coup d'Etat. Duvalier se présente aux élections qu'il remporte en septembre 1957. Il essuie toute une série de tentatives de déstabilisation et son maintien en place le durcit et fait grandir son image auprès de ses partisans et de sa milice, les Tontons macoutes, nommés d'après des figures du vaudou. 

Persuadé d'avoir été choisi par le Seigneur, il se fait réélire en 1961 et se proclame en 1964 "président à vie". Occupé á déjouer des complots, à poursuivre et exécuter ses opposants, à inculquer la peur dans l'âme des Haïtiens, et à étendre ses tentacules sur toutes les institutions du pays, Duvalier se montra peu soucieux du développement du pays. Sous son administration, le pays perdit certains de ses hommes les plus éminents, à la suite d'exécution ou de l'exil; l'économie se détériora à un point tel que Haïti devint le pays le plus pauvre de l'hémisphère après avoir connu un certaine période de gloire durant les années 50; le taux d'analphabétisme resta inchangé (90%).

Duvalier mourut en 1971, après avoir pris soin de désigner son fils pour lui succéder au poste de président à vie - ce qu'il fit jusqu'en 1986.

 

Gónez

Gónez vient du dictateur vénézuélien  Juan Vicente Gómez, qui fut à la tête du pays pendant 35 ans. Né en 1857 dans une famille de 12 enfants, il s'implique en 1892 dans les troubles politiques du Vénézuéla, dans le camp du président de la République. Ce dernier renversé, Gómez s'exile pendant sept ans en Colombie.  Le Vénézuéla connaissant à la fin du XIXème siècle de graves difficultés politiques et économiques, Gómez revient comme n°2 d'une rébellion et entre triomphant à Caracas derrière son vieil ami Cipriano Castro.

Le régime est confronté en 1901 à une révolution menée par une armée de 16 000 hommes financés par des compagnies étasuniennes. Gómez part en campagne et met ses ennemis en déroute. Il revient à Caracas et assume l'intérim de la présidence. En 1903 il apporte une contribution décisive  à la déroute finale des forces révolutionnaires et met fin aux guerres civiles. Il est nommé "Pacificateur du Vénézuéla" par Castro, avec qui cependant le fossé ne va cesser de se creuser. Gómez est menacé par l'entourage de Castro, qui croit à la conspiration, et doit régulièrement changer de résidence. Les deux hommes se réconcilient et Castro, malade, part en Europe quitte temporairement le pouvoir, cédé à Gómez. Les forces révolutionnaires profitent de l'occasion avec l'appui des Etats-Unis, de la France et des Pays-Bas. Gómez en triomphe, fait un coup d'Etat contre Castro, lui interdit de revenir et s'installe à la présidence en 1908. 

Au travers de plusieurs crises autoritaires, Gómez est reconduit plusieurs fois à la tête de l'Etat par le Congrès. Durant les 27 ans que dure son pouvoir, il établit les bases du Vénézuéla moderne (loi du travail, Banque ouvrière, armée nationale) tout en conservant des manières simples et de proximité immédiate avec les gens. Il se constitua une immense fortune dans tout le Vénézuéla qui, après sa mort en 1935, passa aux biens nationaux.

 

Marcía Gueza

Inspiré de Luis García Meza, l'antépénultième dictateur qu'aura connu la Bolivie après 188 coups d'Etat en 154 ans d'indépendance. 

Né en 1929, militaire de formation, il est commandant de division mais mis à l'écart par la dictature Bánzer et relégué aux frontières. Il participe au coup d'Etat de 1979 et prend la tête de celui du 1er juillet 1980, organisé avec des conseillers argentins pour la répression, la torture et l'organisation de groupes paramilitaires.  García Meza dépose la présidente Lidia Gueiler et commence un court régime des plus brutaux qu'ait connu la Bolivie, plus habituée aux "dictamolles" qu'aux "dictadures". Les opposants de gauche sont traqués, de nombreux d'entre eux sont torturés, assassinés. Ceux qui ne sont pas exilés dans le coins reculés du pays disparaissent. le ministre de l'intérieur déclare que tous les Boliviens devraient marcher avec leur testament sous le bras. 

García Meza devient vite connu comme le narco-dictateur tant son régime entretient des liens étroits et financièrement juteux avec les trafiquants de cocaïne. Il se livre aussi à la contrebande de pierres semi-précieuses avec le Brésil.

En août 1981, face à un soulèvement de ses collègues, García Meza renonce à la présidence de la République. Il part vivre en Argentine. Il est accusé lors d'un procès en responsabilité en 1986. En 1988, il est aussi accusé du vol des journaux de campagne du Che et il s'enfuit de Bolivie. Le procès se poursuit et en 1993 il est condamné à 30 ans de réclusion. Arrêté au Brésil en 1994, il est extradé en Bolivie et purge actuellement sa peine dans les quartiers de haute sécurité de La Paz.

 

Sproessner

Sproessner est une référence à Alfredo Stroessner, le dictateur paraguayen. Né en 1912, fils d'un brasseur allemand et d'une Paraguayenne, Stroessner se consacre à une brillante carrière militaire, participe à la guerre du Chaco contre la Bolivie dont il sort général avec une réputation de héros et de leader. En 1954, il mène un coup d'Etat qui l'installe à la présidence du Paraguay pour 35 ans, au cours de huit "réélections" consécutives.

Stroessner bénéficia du soutien des Etats-Unis le temps que ceux-ci réalise qu'il ne garantissait pas les moindres libertés démocratiques et devenait un refuge pour les Nazis en fuite. Le régime devint de plus en plus corrompu et essaya de contrôler tous les aspects de la vie des Paraguayens.  Seule l'Eglise catholique resta en travers de son chemin au point que les Jésuites furent progressivement expulsés.

Stroessner assit son régime sur la répression. A l'exception de l'année 1959, Stroessner renouvela l'état de siège tous les trois mois pour l'ensemble du pays jusqu'en 1970 et pour Asunción jusqu'en 1987. Menacé par une guerilla soutenue par le Vénézuéla et Cuba, Stroessner donna carte blanche au ministre de l'intérieur et à l'armée, qui s'appuyèrent sur les paysans conservateurs.

Stroessner put aussi compter avec une opposition "officielle", lasse de l'exil et de la répression (libéraux, radicaux, chrétiens-démocrates), à qui furent accordés certains sièges lors des élections, alors que le parti officiel, le "Colorado", détenait la majorité. Ceci laissa les mains libres à Stroessner pour écraser les communistes et l'opposition interne au Colorado. Il fut finalement déposé par un coup d'Etat, parti du sein du Colorado, en 1989, et se réfugia au Brésil où il termine ses jours.

 

 

J'aurais pu choisir beaucoup d'autres dictateurs : Fulgencio Batista, Fidel Castro, l'interminable liste bolivienne, "Bébé Doc" Duvalier, Alberto Fujimori, etc. Mais nous avons là un échantillon déjà bien sympathique...

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